Expérimenter « le privilège de la pauvreté » - le récit (2 de 3)
Le pèlerinage nous entraîne à la rencontre de l’autre,
mais l’autre parfois… c’est nous!
Sur cette route nous sommes appelés à rencontrer bien des gens, mais le plus clair de nos journées se passe dans des moments de grande solitude et c’est dans ces moments que nous nous retrouvons face à nous-mêmes sans possibilités de nous échapper. On a beau chanter à tue-tête pour faire taire la petite voix qui monte en nous, il n’y a rien à faire, le questionnement reste
toujours.
toujours. À 9h10, je quittais l’Abbaye St-Benoit-du-Lac. Un lieu magnifique bordé par une pommeraie et d’odorants rosiers sauvages. En contrebas, je pouvais distinguer quelques filets bleutés du lac Memphrémagog.
Le père Garrett est venu me trouver à l’accueil. En cycliste expérimenté de la région, il m’a fait découvrir un chemin un peu plus long mais qui m’évitait toutes les foutues côtes que j’avais franchies pour me rendre jusqu’ici. Après l’avoir salué chaleureusement et remercié de son accueil, je suis parti en me promettant de revenir pour « écouter » comme St-Benoit nous le suggère.
En l’espace d’un avant-midi, j’ai traversé tout ce qui peut s’appeler Magog dans la région : la ville, la rivière et le lac. Après Deauville en bordure du lac Magog, je me suis dirigé vers le joli village de North Hatley pour ensuite me rendre à Lennoxville. On m’avait suggéré de visiter la communauté Marie-Jeunesse que je ne connaissais pas. J’y ai rencontré des jeunes dynamiques et accueillants. Dans cette immense bâtisse ayant appartenue aux franciscains, plusieurs sont venus me saluer de leurs visages tout aussi souriants les uns que les autres.
Après avoir exposé ma situation et ma demande, une jeune fille a contacté la responsable pour savoir s’il était possible de m’héberger. Pendant ce temps, Laurent m’a fait visiter les lieux. Magnifique ce vieux bâtiment!, et leur projet semble très intéressant. À la fin de la visite par contre, le jeune fille est revenue pour m’informer qu’il leur était impossible de m’héberger. Un groupe allait arriver en soirée et il n’y avait plus de chambre disponible. J’ai donc traversé chez leurs voisines : les Clarisses.
Sœur Béatrice m’accueillit en bonne mère. Il n’y avait aucun problème, une chambre m’attendait. J’ai même pu les aider pour quelques travaux extérieurs qu’elles étaient entrain de réaliser et j’ai pu profiter du silence de leur magnifique chapelle.
En soirée, après un bon repas, des amis sont passés me prendre et m’ont emmené visiter les environs. J’aurais pu aller loger chez eux, ils me l’avaient offert, mais je préférais me fier à la providence de l’instant plutôt que de prévoir mon hébergement à l’avance. Merci à eux tout de même. J’ai passé une excellente soirée en leur compagnie.
La confiance. Voilà l’élément clé de cette aventure. Avec l’âge, on apprend la confiance. J’en reviens toujours à cette image d’une vie résumée en quelques jours. La première étape en fut une de lâcher prise et d’écoute, à ce moment-ci, j’intégrais la confiance, celle qu’il faut acquérir pour faire ce chemin. Avoir confiance en soi, dans son potentiel et dans ses capacités. Avoir confiance en l’autre, dans son accueil et dans sa générosité. Avoir confiance en la Vie, en Dieu, savoir s’y abandonner en étant à l’écoute de l’intuition qu’il fera germer en nous, attentif à saisir l’instant qu’il nous tend.
Jeudi matin, 8h30, je quitte le monastère des Clarisses en direction de Victoriaville. Le père Garrett m’avait parlé d’une communauté de ce côté qui aurait bien pu m’accueillir : la Communauté du Désert.
La route n’est pas tellement longue, environ 115 km. Une route plane et droite en bordure des champs, c’en est presque ennuyant. Cette routine et cette monotonie dans la répétition du geste, et ce paysage qui change à peine au fil des kilomètres, me laisse descendre en moi plus profondément que les autres jours.
J’ai quitté le monastère des Clarisses avec un certain malaise au cœur ce matin et toute la journée il m’a habité. La monotonie de la route m’a laissé amplement le temps de le sonder. Je crois que Brigitte et les enfants commencent à me manquer…
Au fil de la route, des souvenirs refont surface. Des bons et des moins bons. Vous savez ces souvenirs qui nous reviennent parfois comme ça et qui nous prennent par surprise soient par l’élan de tendresse qu’ils provoquent où la pointe de culpabilité qu’ils déclenchent, nous rappelant un côté de nous que nous préférons oublier. Ici, pas le choix. Il faut les affronter. Rien à faire d’autre pour s’occuper l’esprit et fuir ces sentiments. Ils sont là et reviennent à chaque coup de pédale. On a beau chanter à tue-tête, ils s’accrochent. Il ne reste plus qu’une chose à faire : accepter de les regarder en face et se pardonner tous ces gestes manqués, toutes ces paroles non-dites ou celles qu’on a dit en trop…
Se pardonner à soi-même…
C’est parfois plus dur que de demander pardon.
Comme je le disais à un ami, je ne me suis jamais senti en rupture avec Dieu, mais avec moi-même…
Combien de fois la culpabilité m’a envahit pour de vieux gestes manqués, pour des attitudes que je ne me pardonnais pas!
Sur la piste cyclable dans la région de Bromptonville, je n’ai eu d’autre choix que de les affronter et de me pardonner. C’est la plus grande délivrance que l’on puisse expérimenter je crois. Je me souviens, je passais le pont de la rivière St-François en pleurant. De l’autre côté du pont des employés municipaux nettoyaient les bords de la piste et j’essayais de retenir ces larmes qui ne cessaient de couler.
Après ce passage du pardon, le cœur libéré et léger je suis arrivé au Désert alors que j’avais l’impression d’en sortir. Mais c’était un tout autre désert qui m’attendait, c’était la Communauté du Désert, un désert qui n’a rien du néant. Car, c’est au désert qu’on prend conscience de toutes nos richesses et c’est dans ce lieu dénudé d’artifices que l’on peut découvrir un visage de Dieu s’offrant sous les traits d’une humanité toute simple.
Il était tout près de 16h00 lorsque je suis arrivé. C’est Martin qui m’a accueilli et m’a fait visiter la maison en me présentant à tout le monde. J’ai fait la connaissance d’Annie, Gabriel, Yves, Tatiana, Francis et celle des enfants. Ce ne sont que quelques membres de la communauté, mais déjà on peu voir qu’ils forment un groupe très chaleureux et sympathique. Plusieurs gens dont je ne me souviens plus du nom ont circulé pendant mon séjour, mais avec tous et chacun l’échange fut toujours chaleureux. La porte de la communauté est toujours ouverte à tous.
La majorité des membres ne vit pas à la maison de la communauté. La plupart sont de passage pour le temps d’un repas, quelques heures, quelques jours, quelques semaines ou quelques mois.
Rassemblés au nom de leur foi autour de ce projet né de Gérard Marier, ils ont le goût d’être des acteurs sociaux signifiants par leur implication et leurs actions. Ils sont soucieux de leur environnement, se questionnent sur les choix politiques du pays et les relations internationales, s’informent et agissent, mais le cœur de leur communauté est le lien qui les unit : leur foi.
Individuellement, ils s’impliquent à différents projets communautaires dans leur milieu respectif, mais la communauté a un projet qui lui tient à cœur tout particulièrement. Il s’agit de leur mission à Iquitos au Pérou, un petit village inaccessible en auto. Chaque année, un groupe de jeunes entre 18 et 30 ans prend neuf mois (Trois mois de formation et un minimum de six mois au Pérou.) pour sonder sa foi et se préparer à vivre une expérience d’entraide et de partage auprès de la communauté d’Iquitos. Ils parlaient tous de cet endroit et de ses gens les yeux pétillants de la richesse des instants passés en leur compagnie.
J’ai vécu des moments de pure fraternité en toute simplicité au cœur de cette communauté de foi atypique, mais combien accueillante et active. Et c’est le souvenir que je garderai de mon séjour parmi eux : la fraternité. Rassemblés sous ce même toit (tout en ayant chacun leur espace personnel), des familles, des célibataires, des jeunes et des moins jeunes vivent quelque chose de merveilleux. Par cette entraide, ils se permettent de vivre avec peu de moyens financiers une vie de qualité qui brille de par son espérance.
Merci à vous tous de m’avoir accueilli!
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