Expérimenter « le privilège de la pauvreté » - le récit (3 de 3) Conclusion

Publié le par Éric Laliberté

J’ai quitté le Désert presque en cachette à 6h00 du matin le samedi. J’avais fait mes salutations la veille et maintenant je quittais l’endroit silencieusement, sans faire de bruit, sur la pointe des pieds.
 
Dehors, une journée magnifique m’attendait. Un ciel à peine voilé, l’humidité des derniers jours s’estompait et un vent tout frais soufflait sur la route 261 qui me menait vers St-Célestin là où j’allais retrouver la piste cyclable. Celle que j’avais suivie jusqu’à Victoriaville menait jusqu’à Québec, je devais aller reprendre une autre voie qui me conduirait au pont Laviolette en direction de Trois-Rivières. À peine 70 km séparaient la Communauté du Désert du fleuve et tout ce trajet s’est très bien déroulé. Ce n’est qu’à mon arrivée au pont que je fus confronté à une petite épreuve : le pont Laviolette est interdit aux piétons et aux vélos!
 
Je devais prendre la navette et il en coûtait 8$. Je n’avais pas plus d’argent aujourd’hui qu’à mon départ mais, cet obstacle ne m’inquiétait guère. J’avais tout de même espéré que cette navette serait gratuite. En sortant de l’hôtel qui se chargeait de contacter la navette, je me demandais bien comment j’allais m’y prendre. J’avais confiance, une solution allait se présenter.
 
Dehors, près de l’escalier de l’hôtel, quatre personnes, sacs à dos et bâtons de marche, attendaient dans le stationnement. L’un d’eux s’avança vers moi et engagea la conversation. Quel hasard!, ils étaient tous les quatre pèlerins et se rendaient à la basilique Ste-Anne-de-Beaupré. Ils étaient partis de Montréal, de l’Oratoire St-Joseph, et se rendaient à pied jusqu’à Ste-Anne. Merveilleux! Je ne m’attendais pas de rencontrer d’autres pèlerins. Ils se rendaient dormir au sanctuaire Notre-Dame-du-Cap , tout comme moi! Questionnant sur le pèlerinage que je faisais, je leur racontai la manière dont j’avais choisi de le vivre. Quand leur taxi arriva, ils m’offrirent de le prendre avec eux, mais c’était impossible. Il n’y avait pas de place pour le vélo. Je les quittai donc en leur promettant de les retrouver ce soir au sanctuaire.
 
J’ai repris mon vélo et me suis mis à longer le fleuve cherchant une façon de traverser cette eau. À Bécancour, il y aurait peut-être une traverse qui se rendrait directement au sanctuaire me dit une personne croisée sur la route. Je fis tout le trajet, environ 4 km, pour me faire dire que la traverse n’était pas en fonction. Je me suis alors assis sur le quai pour faire une pause et profiter de ce moment de contemplation. J’aime être près du fleuve, sentir son odeur, sa brise rafraîchissante. Au son des doux clapotis, mon regard se perdit dans ses eaux bleues presque noires.
 
À mon réveil, je réalisai que de l’autre côté du fleuve, je pouvais voir la basilique du sanctuaire. Moins de un kilomètre nous séparait…
 
Après avoir mangé une pomme, je suis monté sur mon vélo et revenu sur mes pas. Sur la route qui me ramenait vers le pont Laviolette, je demandais aux propriétaires de camionnette s’ils n’allaient pas du côté de Trois-Rivières et s’ils ne pouvaient pas me faire traverser le pont. Malheureusement, personne n’allait de ce côté. J’ai alors décidé de m’installer à l’entrée de la route qui menait vers le pont et de faire du stoppe chaque fois qu’une camionnette passerait.
 
Après une heure trente de patience, ce n’est pas une camionnette qui s’est présentée mais un cycliste qui m’a interpellé :
 
—  Toi, t’attends pour traverser le pont?, me demanda-t-il l’œil plissé, un sourire au coin des lèvres.
— J’espère que ça se voit, que je lui répond en souriant, sinon je vais attendre longtemps.
 
Il me dit alors : « Monte sur ton vélo et suis moi. J’habite pas tellement loin, on va chercher mon auto et je te faire traverser. »
 
J’ai eu confiance, pensai-je en jetant un œil vers le ciel. Et quel état d’esprit procure cette confiance! La Vie ne s’aborde plus de la même façon. J’ai alors repensé à cette phrase qu’avait dite un des pèlerins à un autre avant d’embarquer dans leur taxi : « Tu sais ce que c’est la peur? C’est ne pas faire confiance à Dieu. »
 
À 11h00, je me suis retrouvé du côté de Trois-Rivières à recomposer mon vélo que nous avions dû démonter pour le faire entrer dans la petite voiture de Raymond Gauthier.
 
Une fois de plus, Dieu me révélait que la gratuité existe encore et c’est sous les traits de Raymond qu’il me le faisait savoir. Merci Raymond!
 
Heureux, je reprenais la route en direction du Cap. Vers midi, je croisai les quatre pèlerins de ce matin. Ils étaient tous heureux de me revoir et surtout de voir que j’avais réussi à traverser le pont. On se donna donc rendez-vous au sanctuaire.
 
À 12h30 j’y arrivais enfin. Il est difficile de vous décrire la sensation ressentie en entrant sur le site du sanctuaire, le sentiment d’accomplissement, de fierté… C’était merveilleux!
 
Après être entré dans la basilique me recueillir quelques instants, un panneau près d’un jardin attira mon attention :
 
            « Dès que l’on fait un pas
hors de la médiocrité,
on est sauvé! »
 
Cette parole couronnait bien la semaine que je venais de vivre.
 
Je suis ensuite parti à la recherche de la personne responsable de l’hébergement des pèlerins. J’ai dû patienter jusqu’à 14h00. Après qu’ils se soient relancé la balle plusieurs fois entre eux, j’ai finalement pu rencontrer la personne en charge qui a accepté de m’héberger… avec les quatre pèlerins!, mais sans repas! Ce fut le seul endroit où j’eus autant de difficulté à ce que les gens comprennent ce que j’étais entrain de vivre et où j’ai eu davantage la sensation d’entrer dans un lieu touristique qu’en un lieu de prière. Le sanctuaire me ramenait à la dure réalité de notre société de consommation où tout se monnaie.
 
J’ai passé le reste de l’après-midi avec les quatre pèlerins et ce sont eux qui, voyant que je n’avais rien à manger, m’ont invité à prendre le repas avec eux…
Sur la route d’Emmaüs…
 
Merci à ces quatre pèlerins Michel, Germain, Irénée et Marjolaine. Peut-être qu’un jour nos routes se croiseront à nouveau.
 
Le lendemain, j’étais debout très tôt. Les pèlerins prenaient la route à 5h00. J’essaie de retarder, de ne pas me lever si tôt, mais le sommeil ne me vient plus et à 6h00 je suis dehors à prendre un café en compagnie de Michel qui marche plus vite que les autres et a décidé de partir un peu plus tard. Ensemble, nous avons eu de très belles discussions sur cette foi, cette confiance qui nous anime.
 
À 7h00, Michel reprit la route et moi je descendis au bord du fleuve. L’eau était calme, lisse comme un marbre noir. De légères volutes de brumes matinales voletaient encore à sa surface. Déjà le soleil commençaient à chauffer, une autre  chaude journée s’annonçait.
 
Ma déception face au sanctuaire était déjà passée. Malgré la tristesse de ce monde commerciale, la beauté de ce que j’avais vécu était encore présente et je la contemplais encore ce matin. C’était magnifique. Je réalisai alors à quel point nous sommes riches sans en avoir conscience.
 
Quelques heures plus tard, après être remonté du fleuve, je me dirigeais vers le sanctuaire, lorsque je vis Brigitte qui arrivait en compagnie de mes parents.
Mon cœur a bondit de joie.
Qu’est-ce que ça fait du bien de se retrouver après une semaine de solitude. Solitude que bien des gens n’ont pas comprise, mais une solitude nécessaire pour vivre une telle expérience.
Et maintenant elle se terminait. Mon pèlerinage prenait fin et c’est dans les bras de ma bien-aimée que je le terminais.
 
Comme je vous le disais au début de ce récit, cette semaine je l’ai vécue à l’image d’une vie en condensé. Je l’ai terminée épuisé, fatigué, mais heureux comme bien des gens qui ont eu une vie bien remplie. Comme eux, je pouvais dire : « Je suis heureux de la route accomplie, de là où je me suis rendu. » Je pouvais dire : «  Je suis heureux de l’avoir franchie cette vie. »
 
Maintenant, de retour chez moi, je regarde derrière pour le voir avec du recul ce chemin franchi et je me dis :
« Le bonheur, au fond, c’est tout simple. »
 
Éric Laliberté

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