Une autre cigale et une autre fourmi

Publié le par Éric Laliberté

La cigale, grande voyageuse,
débarqua par un beau jour de printemps
sur les abords verdoyants
d’un magnifique champs de trèfle.
 
Au centre de celui-ci,
une colonie de fourmis s’activait vigoureusement.
Sous les premiers rayons de soleil
leurs carapaces, d’un noir de jais,
jetaient des éclats aveuglants.
 
La cigale les voyant ainsi affairées
se dit en elle-même :
« Offrons leur un peu de douceur
pour récompenser leur ardeur. »
Et elle sortit son instrument,
se mit à jouer un air des plus plaisant.
 
Les fourmis, peu accoutumées à ce genre de manifestations,
s’arrêtèrent quelques instants surprises par cette mélodie nouvelle.
Mais, suant sous le soleil,
et préoccupées par la tâche qui les accaparait grandement,
elles se remirent à l’ouvrage rapidement.
 
De son côté, la cigale,
heureuse d’avoir trouvé public à son pied,
décida de s’installer sur les lieux
afin d’agrémenter le jour de ces passionnées.
 
Le soleil et la pluie se relayant,
le champs de trèfle gonfla généreusement
et les fourmis purent emplir leurs caves
de mille et un délices.
 
Le champs proliférait si aisément
que tout l’été la cigale n’eut qu’à tendre la patte
pour cueillir son goûter.
Quels beaux jours!
La cigale jubilait d’avoir trouvé pareil éden.
 
L’été passa,
puis vint un temps
où le ciel s’assombrit plus souvent
et les fourmis sortirent moins fréquemment.
 
La cigale,
surprise par ce revirement de climat,
eut grand peine à jouer
et passa le plus clair de ses journées
à tenter de se réchauffer.
 
Préoccupée par ce changement,
elle ne vit pas que la nourriture allait en diminuant
et, un beau jour, trop tard hélas,
réalisa qu’il n’y avait plus rien à se mettre sous la dent.
           
Grelottante et affamée,
elle se mit à arpenter le champs
dans l’espoir d’y trouver grains ou vermisseaux.
Mais, rien ni fit, toute la nourriture avait disparue!
 
Affaiblie et désespérée,
elle se trouva bien idiote
de ne pas avoir vu venir ces jours si durs
et se fit mille reproches
de ne pas avoir été plus prévoyante.
 
Elle comprenait, maintenant,
tout le travail des fourmis
Qui, s’échinant tout l’été,
accumulaient moult provisions
en prévisions de jours plus sombres.
« Comment aie-je pu être aussi bête
et ne pas avoir compris avant cette heure! »,
se dit la cigale en elle-même.
Elle se traita de tous les noms,
s’injuria, se répandit en regrets
et devint si triste que certains jours
ne se trouvait plus digne de la Création.
 
Un beau matin,
désespérée plus que jamais,
elle surmonta son orgueil
et se présenta à l’entrée,
de la colonie de fourmis,
pour y mendier quelques grains.
La fourmi gardienne l’accueillit avec fracas
et interpella la cigale ainsi :
 
— Halte! Qui va là?, dit-elle sèchement.
 
— Je suis la cigale, répondit-elle timidement.
 
— La cigale! Qu’est-ce qui t’amène ici?,
tonna la gardienne à cette étrangère.
 
— Je suis venu vous supplier
de bien vouloir me prêter
quelques provisions
dans l’attente de jours plus doux.
Le temps froid m’a surprise
et je n’ai plus rien à manger.
 
— Vous n’avez plus rien à manger!,
s’étonna la fourmi d’une voix forte.
Mais que faisiez-vous aux temps chauds?
 
Le visage de la cigale s’illumina.
Elle sortit son instrument
et le tendit à la gardienne.
 
Pendant ce temps,
aux éclats de voix de la portière,
quelques fourmis s’attroupèrent
pour suivre la conversation.
 
— Pendant que vous amassiez vivres et victuailles,
je vous accompagnais au son de mon instrument,
dit-elle fièrement.
 
— Vous vous amusiez à composer
pendant que mes sœurs
se tuaient à l’ouvrage!,
rugit la gardienne.
 
Le sourire de la cigale
fondit comme beurre au soleil.
 
— Et maintenant,
vous voulez que nous utilisions
nos précieuses provisions
pour nourrir une paresseuse telle que vous!
Vous avez un de ces culots ma chère!,
s’outragea la fourmi.
 
Prenant un ton moqueur
et un air supérieur,
elle ajouta :
« Maintenant que vous avez chanté,
si vous dansiez pour nous,
peut-être aurions nous l’extrême gentillesse
de vous offrir les quelques restes
de notre repas matinal. »
 
Sur ces paroles,
l’attroupement grandissant éclata de rire.
La gardienne s’enfla d’orgueil et avec rudesse
barra le chemin à la cigale,
la repoussant sévèrement.
Surprise par ce geste brutal,
celle-ci manqua tomber
sous l’effet de la poussée.
 
Baissant les épaules,
elle recula le cœur bien gros.
Son dernier espoir venait de s’envoler
au milieu des éclats de rire.
 
Son instrument traînant
au bout de ses longs bras,
les épaules courbées
et lourdes du poids de la honte,
la cigale s’éloigna regrettant amèrement
de s’être placée dans une telle situation.
 
Mais soudainement, elle s’arrêta,
releva la tête dans un grand soupir,
ramassa les lambeaux de sa dignité,
approcha son instrument
et se mit à en jouer…
 
La complainte qui jaillit
vint se fondre harmonieusement
dans ce jour automnal.
Elle n’avait plus que sa musique
et pour elle,
elle jouerait jusqu’à son dernier souffle.
 
À peine quelques mesures
et la clameur qui montait,
de l’entrée de la colonie,
commença à diminuer.
 
Quelques mesures de plus
et toutes les fourmis cessèrent leurs babillages.
Saisies par la beauté de cette mélodie,
un silence complet régnait aux portes de la fourmilière.
Seule la complainte de la cigale
s’élevait délicieusement
dans le ciel grisonnant.
 
Une fourmi ouvrière s’avança alors
s’écriant : « Mais c’est elle!
Mes sœurs, vous n’en avez point le souvenir? »
Ses compagnes haussèrent les épaules interdites.
 
— Mais oui! Rappelez vous!
Tous les jours de l’été
elle joua pour nous ces airs délicieux
et chaque jour sa musique
nous donna la force et le courage
de poursuivre notre éreintante besogne.
Combien de fois aurais-je tout laissé tomber pour la rejoindre,
elle qui savait si bien profiter des jours les plus doux?
 
Devant cet aveu,
ses sœurs restèrent muettes,
se dévisageant l’une l’autre,
fouillant le sol du regard.
En silence, elles avouaient, elles aussi,
avoir ressenti le même appétit.
 
La cigale,
voyant la fourmi prendre sa défense,
cessa de jouer
pour écouter le plaidoyer.
 
— En quoi, pouvons-nous l’accuser,
nous qui ne savons pas plus vivre
qu’elle ne su se prémunir
de la rigueur de notre climat!
Nous passons les plus beaux jours de la saison
à courir les champs pour remplir nos caves
et quand vient la saison froide
nous nous enfermons sous terre
dans l’attente d’un autre été
pour nous remettre à travailler.
Ce n’est pas une vie ça non plus!
 
Une rumeur s’éleva doucement de la foule.
On entendait, ici et là,
quelques assentiments hésitants,
accompagnés d’hochements de tête
pesant le pour et le contre.
 
La cigale s’avança à son tour.
 
— Merci cousine de prendre ainsi ma défense
mais, tu me vois couverte de honte
de m’être ainsi laissée prendre.
Je comprends la réaction de tes sœurs,
je ne suis point à la hauteur,
dit-elle en tournant les talons.
 
— Nenni, fit la fourmi en la rattrapant.
Nous avons, certainement,
beaucoup à apprendre l’une de l’autre.
Se tournant vers ses sœurs, elle ajouta,
n’êtes vous pas d’accord?
Nous aurions beaucoup à gagner
d’un tel échange de réciprocité.
Accueillons-la, elle nous apprendra la légèreté
et nous lui enseignerons la rigueur.
 
Les fourmis s’observèrent hésitantes,
piétinant le pas de l’entrée.
 
Sans attendre aucune autre forme de réponse,
la fourmi ouvrière invita la cigale à s’avancer.
 
À son approche,
la foule s’écarta d’elle-même
pour la laisser passer.
 
Avançant lentement au cœur de l’assemblée,
la cigale vit les sourires se dessiner
sur les visages croisés.
Quelques têtes dodelinèrent,
exprimant tout leurs regrets.
 
Heureuse,
la fourmi ouvrière
entraîna la cigale
au sein de la fourmilière.
 
Cette année-là,
la colonie passa
le plus merveilleux hiver
qu’elle eut jamais connu.
  
Éric Laliberté

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denis 12/05/2006 09:37

merci de ta visite..ton site est vraiment très interessant..bonne journée

Elsa 11/05/2006 15:45

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mercii et bOne cOntinuatiOn a tOi ;)

Richard 07/05/2006 01:33

Vraiment ce texte est très bien, il démontre bien comme nous sommes complémentaire les uns les autres.
bon dimanche, Richard