L’insupportable inutilité de l’être

Publié le par Éric Laliberté

Productif? Aujourd’hui, certain diront que je ne l’ai pas été. Pourquoi? J’ai flâné tout l’après-midi et j’ai passé la dernière heure à regarder par la fenêtre. Quand je vous dis rien, c’est vraiment rien! Mais quelle importance? Avais-je besoin d’être productif? Est-il nécessaire d’être productif? La Vie attend-t-elle de nous un rendement?
 
Je me suis posé toutes ces questions, car pendant que je regardais par la fenêtre, je me suis surpris à penser : « Ça n’a pas d’allure, je n’ai rien fait! ». Dans ces moments, je dois me brasser pour ne pas sombrer dans la culpabilité à laquelle nous a habitué notre monde prolifique. Celle qui glisse en nous un sentiment d’inutilité, de paresse. Est-ce de la paresse que de profiter de la Vie, que d’y prendre part? La Vie attend quoi de l’être humain? Qu’il aille travailler tous les jours de 9 à 5 et qu’il rentre le soir pour faire les courses, le ménage et le lavage?... Où est-ce écrit? Lequel des dix commandements spécifiait ça? En quoi devons-nous nous conformer à ces règles de productivité?
 
Savez-vous qu’en réalité le temps de « travail » consacré à notre survie ne devrait pas dépasser une vingtaine d’heures par semaine? C’est ce qui a été observé par des ethnologues et anthropologues chez des peuples dit « primitifs ». La même observation a été faite pour l’âge de pierre. Un ethnologue l’a même qualifié d’âge d’abondance (Marshall David Sahlins, Âge de pierre, âge d’abondance, Gallimard, 1976), allant jusqu’à dire que la vie, malgré tout ce qu’on peut imaginer de cette époque, y était probablement aussi agréable qu’aujourd’hui. Imaginez! Tout ce surplus de temps que nous investissons au travail, nous ne le faisons que pour participer à un monde de consommation! Nous mettons tous nos efforts à accomplir un travail qui ne nous satisfait pas bien souvent, dans un seul but : l’accumulation et l’entretien de biens!
 
Aujourd’hui, dans ma complète inutilité, j’ai fait du vélo, j’ai lu, j’ai écrit, j’ai même pris le temps d’écouter de la musique et d’écouter… le silence.
 
Quand ma plus jeune est rentrée de l’école, j’ai pris le temps de jaser avec elle, de tout et de rien, simplement pour le plaisir inutile de jaser. Plus tard quand les autres sont arrivés, je ne me suis pas senti bousculé par la « foule » qui entrait dans la maison. J’avais eu du temps pour moi. J’étais donc plus calme et plus tolérant. J’étais capable de m’offrir sans me sentir avalé par les sollicitations qui fusaient de partout. J’avais pris le temps de faire le vide, de m’énergiser. J’avais pris le temps d’être « inutile ». Mais sommes-nous capable de supporter cette inutilité?, ou bien, avons-nous toujours besoinBrume sur le Lac Savane - Parc du Mont-Tremblant de ce sentiment d’utilité? Une espèce d’indispensabilité qui ne peut être assouvie?...
 
Insupportable inutilité de l’être!
 
Quand j’y pense je préfère me priver d’une voiture neuve pour ne pas avoir ce paiement tous les mois et me permettre de ne travailler que trois jours semaine. D’ailleurs, plus nous avons de temps pour nous, plus la pulsion consommatrice diminue en intensité; comme si en brisant ce rythme nous avions soudainement accès à une autre dimension de la Vie. Tout ce que la société de consommation nous incitait à acheter pour combler les vides d’une vie trépidante n’a plus la même attirance… Prenant du retrait par rapport à cette agitation, notre perception change. Le vacarme qui régnait en nous se tait peu à peu. Nous redécouvrons le temps, le temps de s’arrêter, de saisir la Vie, de la découvrir avec avidité, de la contempler émerveillé, de la susciter, de l’encourager, de la partager…
 
Tant de moments improductifs, tant de temps gaspillé!
Mais… que de plaisirs! Les entendez-vous rire? Les avez-vous vu danser? La beauté de ces couleurs? Cette sonorité? Ce bonheur qui transpirait?
Quelle qualité de vie!
Quel besoin ai-je d’être utile?
 
Éric LalibertéSymbole berbère désignant l'homme libre

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