L'île de Vitalis - Chapitre un - 1re partie

Publié le par Éric Laliberté

l___le_de_vitalis_-_page_couverture.jpgL’île de Vitalis

Chapitre Un – 1re partie

 ©  Copyright 2006  Éric Laliberté

   

 La vie n’est pas difficile

 

« Lorsqu’on est en harmonie avec la nature,

il n’existe ni peur, ni doute, ni réaction,

car dans la nature tout est réel.

La nature ne crée pas de problèmes.

Elle est en contact direct avec la vie. »

PAZ MARINO, Maria, Libres enfin!,

Bellarmin - Desclée de Brouwer, 1997, p.73

 


L’homme se tenait sur la plage, scrutant la mer, une main en visière sur le front. Le ciel était d’un bleu intense presque blanc. Le vent soufflait fort et les vagues se brisaient avec fracas sur les rochers. Il avança dans l’eau jusqu’à mi-cuisse. Ce n’était pas pour sonder le temps qu’il observait ainsi la mer. Astrid était absent depuis plusieurs jours et ce n’était pas dans ses habitudes. L’homme commençait à s’inquiéter. Pour la troisième fois depuis le début de la semaine, il s’arrêtait sur cette plage dans l’espoir de voir surgir l’énorme carapace d’entre les vagues.

 

Il passa une main sur sa joue rugueuse. Une fois de plus la mer ne semblait pas vouloir lui rendre son ami. Il patienta tout de même quelques minutes puis remonta sur la plage.

 

Avant de rebrousser chemin, il se tourna, un dernier coup d’œil. Sur la crête d’une vague apparut alors ce qui lui semblait être un corps humain. En deux bonds il grimpa sur le rocher. Au même moment, une autre vague soulevait le corps inerte. Celui-ci flottait sur un espèce de radeau.

 

« Un bien drôle de radeau…, songea l’homme. »

 

Plissant les yeux pour mieux voir, il reconnu le radeau en question. C’était bien ce qu’il craignait : Astrid ramenait un autre naufragé!

 

Il sauta du rocher et se dirigea vers la forêt. Maggie l’avait suivi jusque là. Arpentant nerveusement la plage comme à l’habitude, elle l’observait de ses grands yeux et revenait vers l’horizon cherchant ce qui contrariait ainsi son ami. Elle étira son long coup et, du haut de ses deux mètres, aperçut le jeune homme sur le dos d’Astrid. Gonflant ses plumes dans un léger soupir, elle se retourna et couru rejoindre l’homme en sautillant sur le sentier, celui-ci marchait rapidement. Il y aurait beaucoup à faire avec ce naufragé que ramenait Astrid.

 

Sur le sentier, ils croisèrent Albert le bonze qui se tenait toujours au même endroit. Ses formes grasses et rondes épousant parfaitement le rocher humide sur lequel il se languissait. L’homme lui lança : « On a de la visite Albert, prépares-toi! » Pour seule réponse, Albert se contenta d’ouvrir une large bouche et, dans un mouvement d’une rapidité qui surprenait toujours, il étira une immense langue qui harponna une sauterelle au passage. L’homme ne vit pas la moue indifférente d’Albert. On eut presque dit qu’il avait haussé les épaules tellement sa tête s’enfonçait sur son cou. S’adressant à lui-même, l’homme continua : « À la vitesse où il nous les ramène, c’est à peine si on a le temps de se remettre entre deux! »

 

Après plusieurs minutes de marche, il déboucha sur une clairière. Au bout de celle-ci un filet de fumée s’élevait et un petit groupe d’enfants courait parmi les hautes herbes. Il devait aviser les autres. Tout devait être prêt pour l’arrivée de ce visiteur et habituellement les premiers jours n’étaient pas de tout repos.

 

 

 

 

 

 

 

                           1

       Maxence

 

Maxence vivait dans une petite ville du nord. Trente-deux ans, l’air déterminé et décontracté, il avait tout pour lui : un physique accrocheur (à peine quelques livres en trop), sympathique, une copine aux courbes parfaites, un boulot extraordinaire, une voiture qui rendait les copains jaloux et le condo que tout le monde désirait sur la rue la plus prisée du quartier. Tout lui réussissait comme par magie.

 

Il avait terminé l’université il y a neuf ans et occupait depuis un poste dans une grande firme de télécommunication qui lui grugeait tout son temps. Le minuscule condo que tout le monde enviait lui avait coûté une fortune mais, pour faire l’envie des collègues de bureau ça en valait le coup. Alors que, pour la copine qu’il fréquentait depuis quelques mois, Alicia, il était incertain de la valeur de cette relation mais celle-ci lui faisait du bien et le rassurait dans sa vision du déroulement de la vie.

 

Les parents de Maxence habitaient le quartier voisin. Ils y avaient emménagé peu après le troisième anniversaire de Maxence, en décembre. À ce moment-là, son père venait tout juste d’obtenir l’emploi qu’il désirait dans la région. Un peu plus tard, quand Maxence fut en âge d’aller à la maternelle, sa mère avait trouvé un emploi comme caissière au supermarché et y travaillait toujours. Des gens aimables, agréables, sans histoire, qui avaient réussi à se tailler une place enviable au sein de cette communauté.

 

Au fil des ans, le père de Maxence avait gravi les échelons et réussi à obtenir un poste de cadre. Cette position leur assurait, à lui et son épouse, un revenu confortable et une retraite agréable. Une dizaine d’années plus tôt, ils s’étaient procurés un petit chalet en bordure d’un lac au pied d’une montagne. Depuis, ils passaient tous les congés là-bas et prévoyaient même y prendre leur retraite. Ces deux résidences avaient toutes les commodités. Le père de Maxence ayant une lubie pour tous les derniers gadgets, il n’y manquait rien de dernier cri. La mère de Maxence, quant à elle, avait un goût exceptionnel pour la décoration et aimait maintenir l’intérieur de ses maisons au goût du jour. Ce qui fait qu’aux cinq ans les maisons étaient redécorées de fond en comble et dans les moindres détails. À l’âge de 12 ans, Maxence avait déjà une grande expérience des ventes de garage.

 

Cette ville l’avait vu grandir et il en connaissait les moindres recoins. Du haut de sa bicyclette, il les avait explorés en compagnie de son ami Simon. Ils avaient fait tous les sentiers le long de la voie ferrée, savaient éviter la porte de l’épicier qui s’ouvrait trop près du trottoir, le chemin le plus court pour arriver au fast-food et combien de marches comptait la bibliothèque municipale. Maxence et Simon adoraient lire et s’y réfugiaient les jours de pluie. Assis près de la grande fenêtre, entre deux chapitres de Jules Verne, Maxence contemplait les gouttes de pluie qui redessinaient le paysage à chaque instant et, en compagnie d’Axel, il s’évadait au centre de la terre, ou encore; partait à la suite de Phineas Fogg dans un excitant tour du monde. Les personnages de Verne le fascinaient. Rares étaient les jeunes de cet âge qui appréciaient ces lectures, mais Maxence s’en délectait. D’ailleurs Simon ne fréquentait la bibliothèque que pour les revues de jeux vidéo ou encore quelques bandes dessinées. Dans l’ensemble c’était l’ambiance calme et apaisante de la bibliothèque qui leur faisait du bien avec ses gros fauteuils et cette bonne chaleur qui y régnait, la bibliothécaire étant un peu frileuse.

 

On ne voyait donc jamais Maxence sans Simon ou, Simon sans Maxence. Depuis la maternelle jusqu’à l’université il en fut ainsi.

 

Avec le temps, la bibliothèque prit moins de place dans leur vie, les jeux vidéo prenant le relais. Et quand ils ne jouaient pas, c’était le lèche-vitrine au centre commercial à l’affût d’un nouveau jeu. Tous les week-ends, ils s’y retrouvaient avec une bande de copains. À l’adolescence, c’était pratiquement le seul endroit où les jeunes trouvaient à se rassembler et c’était certainement à dessein que nous les convions à un tel rendez-vous. Une fois sur place, ils en profitaient toujours pour faire quelques achats : un chandail, un cd, une revue… n’importe quoi, mais surtout quelque chose qui les définirait aux yeux du monde.

 

En portant attention, on pouvait voir le visage de ces jeunes qui cherchaient l’approbation de leurs semblables en posant la main sur un objet.

 

Un jour, Maxence s’aventura dans la librairie du centre commercial. Débusquant le rayon où se trouvait les livres de Jules Verne, il s’accroupit à la recherche d’un volume qu’il n’aurait pas lu. Tout à son affaire, il ne réalisa pas qu’une jeune fille de la bande était entrée à sa suite. Nathalie l’observait d’un œil malin, prête à le prendre sur le fait. Assis par terre, penché sur son livre, Maxence ne l’entendit pas venir. Il reçu un léger coup de genou au dos et reconnu la voix de Nathalie qui disait :

 

— Tu ne t’intéresses quand même pas à ces vieilles histoires?

 

Relevant la tête, Maxence vit la moue dédaigneuse qu’elle affichait et se trouva fort gêné d’être ainsi découvert. Maxence avait toujours eut un faible pour elle et songea que si Nathalie l’avait suivit jusqu’ici, c’est qu’elle s’intéressait certainement à lui. Il devait reprendre le contrôle de la situation; qu’elle le trouva ringard à cause de ses lectures ne pouvait pas passer. Il se releva et avec la rapidité d’esprit qui lui était propre, il répondit :

 

— Tu sauras que Jules Verne est probablement le plus grand auteur de science fiction de tous les temps. Et ce n’est pas pour moi, mais un cadeau… pour mon père!

 

Nathalie fut surprise qu’il réponde avec autant d’assurance au sujet d’un auteur qu’elle ne connaissait même pas. Séduite par cet aplomb, son regard changea.

 

Maxence avait réussi. Il avait sauvé la face de Jules et la sienne du même coup. Ouf! Mais, sans se rendre compte, cette critique eu plus d’impact qu’elle ne le laissa paraître; l’éloignant de son intérêt pour les grandes aventures vernesques. Il ne se fit plus jamais prendre avec un de ces livres…

 

Ainsi Maxence, Simon et la bande fréquentèrent le centre commercial pendant quelques années y découvrant les rudiments de la consommation excessive par pur besoin d’identité. L’être humain se construisant une identité affublée de béquilles qui portaient les noms des grandes marques. La pratique de l’achat compulsif devenait tellement ancrée dans leurs habitudes qu’il devenait même difficile de quitter le centre commercial sans avoir acheté quoi que ce soit.

 

Ayant renoncé à ses lectures au profit des multinationales du vêtement, Maxence se construisit une identité qu’il pouvait admirer dans le miroir de sa bande de copains, réglant ses comportements au rythme de ceux-ci. Si le groupe lui fut bénéfique dans sa quête d’identité, c’est  qu’en partie grâce à lui il se découvrit des aptitudes de leader et qu’au sein de ce groupe, elles purent germer.

 

Simon fut moins affecté dans ses passions. S’intéressant davantage à de nouvelles technologies, celles-ci étaient bien perçues par la bande. Entre autre, son intérêt pour les jeux vidéos en fit vite une référence et il ne fut jamais critiqué à cet égard. Au contraire, d’être ainsi reconnu par le groupe lui donna encore plus d’assurance et développa son côté plaisantin.

 

Leurs études secondaires se développèrent donc autour du centre commercial et quand vint le temps d’entrer au collège, de faire un choix qui les engageait eux et non la bande, plusieurs furent bien embêtés. Tout ce temps passé à se définir en fonction du regard des autres les mettait face à une évidence : ils ne se connaissaient pas! Comment faire un choix dans une telle situation?

 

Plusieurs s’orientèrent vers des programmes qui ne leur convenaient pas du tout ou errèrent plusieurs années avant de tout abandonner. Certains s’adaptèrent tant bien que mal et d’autres finirent par s’y retrouver. Maxence s’en sortit grâce à son vieux copain. Par amitié et parce qu’il ne savait pas trop quoi choisir, il s’inscrivit en informatique au côté de Simon. Le seul dont l’intérêt réel s’était développé.

 

Au cours de ses études collégiales, alors qu’il fut obligé de suivre des cours de philosophie, Maxence se découvrit un intérêt pour les grandes questions existentielles et les réflexions du même ordre. Ce fut d’ailleurs lors de son passage au collège qu’on en vint à le surnommer « Make-sense ». À la fin de ses études universitaires, en télécommunications, c’était bien plus qu’un surnom, c’était devenu un trait de personnalité. D’ailleurs, au bistrot du coin, ses amis s’amusaient bien de lui quand il soulevait son verre et toutes ces questions, prenant l’allure du poète maudit. Debout, gesticulant, son verre à la main, il haranguait la clientèle sur leurs comportements de mouton, de peuple en déclin, pendant que ses copains se bidonnaient. Quand Maxence était à bout d’invectives, il s’effondrait sur sa chaise, le regard vide, dans une seconde d’abattement. Puis, sans que rien n’y paraisse, il  se redressait et finissait par en rire avec eux. Après ces longues tirades, la bière coulait à flot noyant toujours ces prémisses.

 

                     ***  

 

Éric Laliberté

 


 


 


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