L'homme de bois - chapitre un - deuxième partie

Publié le par Éric Laliberté

En arrivant à la vieille gare, je m’arrêtai, cherchant du regard un banc qui soit à l’ombre. Il n’y en avait pas et c’était bien compréhensible par une telle chaleur. Je me résignai donc à prendre un banc près de la fontaine, en plein soleil. Au moins, j’aurais les éclaboussures de l’eau pour me rafraîchir.
 
De l’autre côté de la fontaine, un vieil homme était assis. Je le voyais au travers des jets d’eau. Il parlait avec les enfants qui s’amusaient dans l’eau. Je voyais bien qu’il parlait, mais je n’arrivais pas à entendre ce qu’il disait et les enfants riaient. La peau de son visage était basanée et semblait avoir la texture du cuir : un visage solide aux traits plutôt carrés. Il portait un vieux chapeau de paille et, lorsqu’il souriait, mille rides se dessinaient sur son visage, comme les vagues formées par une pierre jetée sur l’eau. En le regardant plus attentivement, je remarquai ses manches relevées jusqu’aux coudes. Ses bras dénudés avaient l’apparence de prunes sèches. Il me donnait l’impression d’être un de ces « bienheureux » qui n’ont pas un sou en poche et qui sourient continuellement à la Vie. Déjà, par cette attitude désinvolte, il me fascinait.
 
Soudain, il releva la tête et remarqua que je l’observais. Un peu confus, je détournai le regard. Il se leva, traversa les jets d’eau et s’approcha de moi avec son large sourire.
 
Je souriais moi aussi, un sourire qui frôlait l’éclat de rire. Il était tout trempé et ne semblait pas en être gêner. Il était passé dans la fontaine comme s’il fut tout à fait normal de passer par là.
 
― Bonjour ! dit-il, tout en soulevant son chapeau. Puis, jetant un regard vers la fontaine, il ajouta : C’était le chemin le plus court pour venir te rencontrer. 
― Bonjour ! C’est vrai que c’est une magnifique journée pour la baignade, répondis-je en riant. Il me tendit une main calleuse, celle d’un homme qui avait travaillé très dur ; une main tellement rigide qu’on ne sentait pas l’élasticité de sa peau. Il avait une poigne beaucoup plus ferme que je ne l’aurais imaginé pour une personne de son âge. Sa voix était un peu éraillée, mais très enjouée. Il s’assit sur le banc, près de moi, un peu de côté pour pouvoir me regarder. Je m’installai de la même façon pour être face à lui.
― Brel, me dit-il en secouant ma main une seconde fois. D’entendre ce nom me fit sourire et je lui répondis aussitôt:
― Comme le chanteur !
― Tout à fait ! Comme le chanteur, mais je suis loin d’en avoir la voix, dit-il en faisant entendre un rire très particulier. Ce rire me rappelait les tiges de bambous que l’on suspend et qui se frappent entre elles quand le vent souffle.
― Moi, c’est Éric.
― Le grand roi Viking ! s’exclama-t-il, toujours souriant. C’est un plaisir de vous rencontrer Majesté ! (Je savais que mon nom signifiait roi, chez les Vikings. Je l’avais déjà lu quelque part.)
― Il y a longtemps que tu m’attendais ?
 
Croyant à une blague, je lui répondis que ça faisait une bonne demi-heure et qu’il avait du retard.
 
― Je m’excuse, j’ai eu de la difficulté à trouver l’endroit. Tout a beaucoup changé depuis le temps.
 
Puis, son visage devint grave, se tournant vers la fontaine il ajouta :
 
― Comment l’as-tu su ? Tu as fait un rêve toi aussi ?
 
Je ne sus plus trop s’il blaguait ou s’il était sérieux.
 
― Vous me faites marcher ?
― Oh ! Non. Il y a tellement de choses absurdes, s’il fallait se mettre à jouer avec celles-là aussi.
 
Il semblait convaincu de ce qu’il avançait. Je me dis qu’il n’avait peut-être pas toute sa tête ou alors, qu’il essayait de se rendre intéressant. Il devait se sentir très seul. Très peu de gens devaient s’arrêter pour discuter avec lui. Je fis comme s’il n’avait rien dit et tentai d’orienter la conversation différemment, de le ramener à la réalité.
 
― Vous n’êtes pas de la région ? C’est la première fois que je vous vois par ici. Ce disant, je retirai mes chaussures pour être plus à l’aise et j’allai passer mes pieds sous l’eau de la fontaine.
― Je suis de la région, mais je n’y étais pas venu depuis plusieurs années, dit-il en me suivant du regard. J’avais le goût de revenir, de voir comment les choses avaient changé ; un peu par nostalgie aussi. On ne se défait pas de ses racines aussi facilement qu’on le voudrait.
 
Ça allait bien ! Mon plan marchait, la discussion prenait une autre direction. Je revint m’asseoir près de lui.
 
― Pourquoi êtes-vous parti ?
― Parce que… Parce que ma situation était devenue intolérable. J’allais mourir si je ne réagissais pas. Alors, je me suis enfui. J’étais resté tellement d’années sur place sans me rendre compte de tout ce qu’il y avait autour de moi. Ma perception changeait soudainement et je ne pouvais plus me limiter à ce que j’avais toujours vécu. Je devais faire un choix : la Vie m’appelait ! Alors, un soir, je me suis révolté ! J’ai coupé mes racines et je suis parti. C’était la première décision que je prenais. Elle allait tout bouleverser, mais ce fut la meilleure de toute ma vie. Quand on répond à cet Appel, on ne peut pas se tromper.
 
J’étais stupéfait.  Pour la première fois, j’entendais quelqu’un  parler de l’Appel de la Vie.
 
Finalement, cette rencontre pourrait s’avérer plus enrichissante que je ne le croyais. J’avais quelques doutes sur l’équilibre mental de cet homme mais, en même temps, j’étais extrêmement intéressé à l’idée de pouvoir discuter de l’Appel de la Vie avec lui.
 
La situation me rendit nerveux et j’eus de la difficulté à tenir en place.
 
― Vous m’attendez ? Je vais m’acheter une bouteille d’eau et je reviens. Il me fit signe que oui.
 
Tout près de la vieille gare, un casse-croûte avait été aménagé dans un vieux wagon. Pendant que je faisais la file, je l’observais de loin. Il me semblait tout à fait normal. Rien ne pouvait laisser croire à une espèce de maladie mentale. Il discutait avec les gens, était poli avec eux, avait des manières un peu à l’ancienne, mais c’était normal pour son âge. Quelle âge pouvait-il bien avoir ? 70, 75, 80 ans ? C’est difficile à dire de nos jours ; les gens vivent beaucoup plus vieux et en santé.
 
La dame du casse-croûte me sortit de ma réflexion.
 
― Qu’est-ce que je vous sers ?
― Une bouteille d’eau, s’il vous plaît !
― Ça fera un dollar cinquante, dit-elle en déposant la bouteille sur le comptoir. Vous connaissez Brel ? Je vous ai vu discuter avec lui, dit-elle en souriant.
― Non ! C’est la première fois que je le rencontre. Vous, vous le connaissez ? demandai-je en lui tendant une pièce de deux dollars.
― Très peu. La dernière fois que je l’ai vu, j’étais toute jeune, mais je l’ai reconnu tout de suite. Il n’a pas changé. Il s’habille toujours de la même façon, dit-elle toujours souriante et me tendant la monnaie.
― Et ça fait combien d’années ?
― Oh ! Ça doit bien faire une quarantaine d’années…
 
Sur ces paroles, nous avons tourné nos regards vers Brel. Il parlait seul à voix basse et faisait le tour de la fontaine en gesticulant puis, revenait au banc en le pointant des mains comme si quelque chose aurait dû apparaître à l’endroit où je me trouvais.
 
― Il n’a pas toute sa tête ? dis-je, en bougeant ma main près de ma tempe.
― Brel ? Je ne saurais vous dire. Pour autant que je me souvienne, je l’avais trouvé un peu bizarre  à l’époque, mais je n’avais que 7 ou 8 ans. Il était venu me voir et s’était présenté à moi. Dans ces années, un adulte adressant la parole à un enfant, c’était déjà bizarre. Il m’étonnait par son allure, j’avais l’impression qu’il sortait d’un conte de fée. Son sourire avait quelque chose de magnétique. Puis, le train a sonné le départ et s’est mis à avancer. Brel a couru pour s’accrocher au dernier wagon. Une fois sur la plate-forme, il s’est retourné pour m’envoyer la main en riant. Mais c’est très vague comme souvenir, ça fait quarante ans tout de même ! dit-elle en s’appuyant sur le comptoir.
― Et il y a longtemps qu’il est revenu ?
― Ça doit faire quatre ou cinq jours que je le vois dans les parages.
 
Nos regards se sont tournés vers Brel une dernière fois, puis je me suis éloigné du casse-croûte en souhaitant une bonne journée à la dame.
 
Cet homme avait disparu pendant quarante ans et réapparaissait tout à coup. Qu’est-ce qui le ramenait ici ? Je contournai la fontaine, même si l’envie ne me manquait pas de faire comme lui tellement il faisait chaud.
 
Brel revint s’asseoir, les coudes appuyés sur les genoux, les mains sur les joues.
 
― Quelque chose qui ne va pas, Brel ?
― Oui, Majesté ! J’étais persuadé avoir rendez-vous avec toi, mais tu ne sembles pas au courant.
― Comment pourrais-je avoir rendez-vous avec vous, si on ne se connaissait pas il y a une heure à peine ?
 
Brel ne fit pas attention à ma remarque.
 
― Tu es certain que tu n’as pas eu de signe particulier qui t’aurait guidé jusqu’ici ?
― Je ne vois vraiment pas ce que vous voulez dire. Voulez-vous un peu d’eau ? dis-je, en lui tendant ma bouteille. Le soleil nous chauffait de tous ses rayons et chaque goutte d’eau était la bienvenue.
― Non merci Majesté ! Ça va, mes souliers sont mouillés.
 
Mes souliers sont mouillés ! Il a vraiment perdu la tête ! pensais-je.
 
― Tu n’as pas fait un rêve qui te parlerait de moi ? Quelque chose ?
― Non, absolument rien, je vous l’ai dit ! Je commençais à être vraiment agacé par toute cette discussion absurde.
― Vous, si vous dites que vous avez rendez-vous avec moi, avez-vous eu une convocation quelconque ?
― Mais bien sûr ! dit-il, en se redressant. J’ai rêvé de toi. Je t’ai vu, assis, sur ce banc-ci, près de la fontaine ! Tu me questionnais sur l’Appel de la Vie. Tu l’entendais toi aussi, mais tu n’arrivais pas à le saisir.
 
Les paroles de Brel me laissèrent sous le choc.  Comment pouvait-il savoir ? Il devait être drôlement rusé !
 
Je restai calme pour ne pas lui montrer qu’il venait de toucher un point. Il aurait pu m’emberlificoter davantage. Je ne voyais vraiment pas sur quel terrain il voulait m’entraîner avec cette histoire de rencontre et de rêve.
 
― Vous prenez toujours vos rendez-vous par rêve ? dis-je à la rigolade. Vous êtes en avance sur votre temps ! Moi, je n’utilise encore que le courriel.
― Ne te moque pas de moi, Majesté ! Je sais que j’ai l’air d’un vieux cinglé, mais c’est vrai ce que je te dis. J’ai fait un rêve où je me voyais discuter avec toi, ici même, me répondit-il embarrassé parce que je ne le prenais pas au sérieux. Ça fait presque une semaine que j’ai fait ce rêve et depuis, chaque jour, je me rends ici, Place de la Gare, espérant t’y rencontrer.
 
Il baissa la tête déçu. Il semblait très important pour lui de me rencontrer, mais j’étais persuadé qu’il faisait erreur. L’Appel de la Vie n’était qu’une coïncidence. Des tas de gens devaient se questionner sur le sens de la Vie. Qu’ils en arrivent à utiliser le même vocabulaire que moi, voilà qui était plus que probable. Non ! Il faisait erreur !
 
― Cette personne que vous devez rencontrer doit me ressembler énormément et vous nous confondez. Qu’attendez-vous de cette personne ?
 
Il releva la tête.
 
― Elle doit m’aider à retrouver mes racines.
 
Soudainement, son visage s’illumina de son magnifique sourire.
 
― As-tu rêvé la nuit dernière ? me demanda-t-il.
― Je ne sais pas. Je ne m’en souviens plus.
 
Son sourire s’éteignit aussitôt. Je voyais dans son regard qu’il comprenait finalement. Je n’étais pas celui qu’il cherchait. Il se leva, prêt à partir, disant qu’il m’avait assez dérangé , qu’il devenait vieux et que j’avais probablement raison : il devait me confondre avec quelqu’un d’autre. Il me tendit la main, puis se dirigea vers l’escalier entre la gare et le kiosque d’informations.
 
Pendant qu’il s’éloignait, je ne pus résister à la tentation de lui poser une dernière question. Pour couvrir le bruit de la fontaine, je lui criai :
 
― Pourquoi vouliez-vous savoir à quoi j’avais rêvé ?
 
Il se retourna, hésita quelques instants puis, jetant un regard vers le ciel, il me dit d’une voix forte :
 
― Parce que si tu avais rêvé d’un arbre… C’était de moi qu’il s’agissait ! Mais, ça n’a pas d’importance. Tu ne te souviens pas de tes rêves. Allez, au revoir ! Puis il reprit sa route.
 
Je ne savais plus que faire. J’avais bien rêvé d’un arbre ! Mais c’était complètement stupide cette histoire de rendez-vous par rêve ! « Qu’est-ce que je fais ? J’ai le goût d’en apprendre plus sur l’Appel de la Vie, mais je n’ai pas le goût de me faire raconter des salades par un vieux maboule. » J’avançais, je reculais. Brel s’apprêtait maintenant à traverser la rue. Je ne le reverrais probablement jamais.
 
― Brel ! Attendez !
 
Il s’arrêta en bordure du trottoir. Je courus jusqu’à lui.
 
― J’ai rêvé d’un arbre. Pas la nuit dernière, mais ce matin, lui dis-je, essoufflé par la course et l’énervement.
 
Brel éclata de rire et me serra dans ses bras.
 
― Je savais bien que c’était toi ! Viens, on a beaucoup de choses à se dire.
 
Qu’est-ce que je venais de faire ? Il n’était pas « normal » d’accorder autant d’importance à ce que racontais cet homme. Mais c’était plus fort que moi, j’avais toujours attendu un événement comme celui-là, un moment où la Vie se manifesterait à moi pour me montrer la Voie.
 
Je sentis que quelque chose venait de chavirer en moi. Je me sentais fébrile et j’avais peur du choix que je venais de faire. En reconnaissant qu’il y avait un lien possible entre Brel et moi, je reconnaissais que ce lien avait quelque chose à voir avec l’Appel de la Vie. Cette notion devenait alors plus qu’un simple rêve. Elle devenait très réelle et j’étais effrayé en même temps qu’émerveillé par tout ce que cela pouvait représenter.
 
Brel m’entraîna vers le petit bistrot à l’autre extrémité de la Place de la Gare, à l’opposé du casse-croûte.
 
Les serveuses nous regardèrent entrer, un peu embarrassées. Il faut dire que, malgré la chaleur, les vêtements de Brel n’avaient pas encore eu le temps de sécher. Je fis un petit sourire aux serveuses et suivis Brel dont les souliers faisaient un bruit de succion à chaque pas. Il se dirigea vers le fond du bistrot choisissant une table près de la fenêtre, en plein soleil. Par chance, l’endroit était climatisé. Une des serveuses vint nous voir. J’avais une petite faim, alors je demandai à Brel s’il désirait manger quelque chose. Il refusa.
 
― Non, tout va très bien pour moi tant qu’il y a du soleil. Je t’ai emmené ici pour que tu sois plus confortable. Je me doutais bien que la chaleur devait commencer à t’incommoder.
 
Je commandai un bol de taboulé et un soda italien. Puis, nous discutâmes de choses et d’autres en attendant que la serveuse apporte mon dîner. Une discussion tout à fait normale, que j’aurais pu avoir avec n’importe qui. C’est ce qui me surprenait le plus :  à l’occasion Brel pouvait avoir l’air totalement déséquilibré et à d’autres moments, paraître tout à fait normal. En ce moment par exemple, il tenait un discours tout à fait cohérent et même très intéressant. Il me racontait combien la Place de la Gare avait changé depuis son départ. À l’époque, le train circulait encore et il n’y avait aucun bâtiment à cet endroit. La voie ferrée passait au milieu de la Place. Il n’y avait que le Marché public, en surplomb, qui était restée le même depuis toutes ces années. Il semblait bien connaître la ville. Il me raconta que, lorsqu’il avait quitté les lieux, c’était ici qu’il avait pris le train, en voyageur clandestin ! Je me souvenais bien de l’époque de la gare. Je devais avoir dix ans quand on l’a fermée, mais à ce moment-là ça faisait déjà une douzaine d’années que Brel était parti.
 
La serveuse revint. Brel me laissa prendre quelques bouchées, puis ramena la discussion là où nous l’avions laissé près de la fontaine.
 
― Tu sais, Majesté, ce n’est pas tous les jours qu’on a ce type de rendez-vous.
― En tout cas, pour moi c’est la première fois.
― Moi aussi, tu sauras !
 
Sa réponse m’étonna. J’aurais cru qu’il était un habitué du « surnaturel ».
 
― Ça te surprend ? dit-il voyant mon regard étonné.
― Certainement ! Je croyais que ce genre de chose se produisait tous les jours pour vous. Remarquez que ce serait bien pratique : un petit rêve de pizza et le livreur se pointe chez vous à votre réveil. L’idée commence à me plaire, dis-je en riant.
 
Brel s’esclaffa de son « rire de bambou ». Aujourd’hui, chaque fois que j’entends le son de ces mobiles de bambous, je ne peux m’empêcher de penser à lui.
 
― Oui, ce serait bien pratique ! dit-il rigolant. Mais, revenons-en au rêve. Dans le mien, tu parlais de l’Appel de la Vie et tu me demandais mon aide à ce sujet. Est-ce bien ce dont tu as le goût de discuter avec moi ?
 
J’étais un peu mal à l’aise. C’est un sujet que je n’abordais qu’avec de très rare personne. Se questionner sur le sens à la Vie, ça allait. C’est une discussion que je pouvais avoir avec bon nombre de gens. On remet en question le fonctionnement de la société, on refait le monde. Mais, l’Appel de la Vie c’était autre chose. La force avec laquelle je vivais cet Appel, je n’en avais jamais parlé… Je sentais déjà mes états d’âme de ce matin qui voulaient refaire surface et je n’en avais pas envie. Je me sentais bien présentement et je n’avais pas le goût de gâcher ce moment. Je n’étais plus aussi certain de vouloir m’ouvrir et je savais que la discussion m’inciterait à le faire. Pourtant, je me surpris à lui répondre oui. Constatant ce que je venais de faire, je voulus retarder la discussion en revenant sur le rêve.
 
―  J’ai rêvé d’un arbre qui se faisait sculpter par un pic bois. Quel rapport avec vous ?
― Je te l’ai dit plus tôt. J’ai besoin d’aide pour retrouver mes racines, mes origines. C’est pourquoi tu as rêvé d’un arbre. Tu comprends ?
― Et le pic bois dans tout ça ?
― Il faudra discuter de l’Appel de la Vie avant d’aller plus loin dans les détails de ton rêve.
 
Il revenait à la charge. « Qu’est-ce que je fais ? » me suis-je dit. Brel devait voir toutes les hésitations défilées dans mes yeux. Je devais faire un choix.
 
Oh ! Et puis, qu’est-ce que j’ai à perdre ? Je le connais à peine. Ça n’impliquera pas grand-chose si je me ridiculise devant lui.
 
― D’accord ! Allons-y, dis-je en soupirant, mais ce n’était pas un soupir de résignation. C’était l’ampleur de la tâche qui me faisait soupirer. En acceptant de partager avec Brel mes pensées, j’acceptais de m’ouvrir à un autre niveau de réflexion. C’est-à-dire selon une autre perception, une perception qui m’ouvrirait davantage à l’Appel de la Vie. De ce choix, j’étais heureux et anxieux à la fois, car je ne savais pas ce qui m’attendait.
 
C’est en cherchant mes mots, entre plusieurs hésitations, par pudeur ou par peur du jugement, que je commençai à raconter ma vie à Brel. Dire comment l’Appel de la Vie se manifesta à moi sans faire tout ce détour était impossible. Toute ma vie convergeait vers ce point. Je tentai de le lui expliquer, de lui dire où j’en étais de la façon la plus compréhensible qui soit, mais ce n’était pas toujours évident. L’Appel de la Vie était pour moi autre chose que ce que notre société avait à proposer. Cet Appel donnait du sens à nos existences et c’est ce que je recherchais.
 
Déjà à l’âge de 17 ans, je ressentais le vertige que me donnait le vide de mon existence. Il n’y avait rien pour combler ce désert en moi. Aucune des options proposées par notre société ne m’interpellait suffisamment pour que j’y crois. J’avais l’impression que la vérité se trouvait au-delà. Je ne savais pas ce que je cherchais, mais j’étais prêt à tout pour me sentir vivant.
 
Un jour, je suis parti. Pendant plusieurs mois,  j’ai erré de par le monde. J’espérais trouver une réponse sur la route ou bien fuir ce vide en souhaitant qu’il ne me rattrape pas. Je ne me souviens plus lequel de ces motifs étaient la vrai raison mais, après un certain temps, le vide était revenu m’habiter. Je suis rentré à la maison, déçu par cet échec. Trois fois ! Trois fois, j’ai fait la même tentative avec le même résultat. Suite à ces essais, les années ont passé et j’en suis venu à refouler ce désir de plénitude. Avec résignation, je me suis inséré dans le moule social pour tenter d’y trouver ma place en vivant « comme tout l’monde ».
 
Quelques années plus tard, je fis la connaissance de Brigitte. Nous nous sommes mariés un an plus tard et nous avons eu quatre enfants. Mes responsabilités de père et mon amour pour elle m’aidèrent à étouffer l’Appel qui montait en moi. J’en vins à ne pratiquement plus l’entendre. Je fis ainsi partie de l’illusion sociale pendant quelques temps. Disons que je pus vivre sept ou huit ans dans un calme relatif comme endormi. Une espèce de torpeur…
 
― Mais voilà, il y a trois ans, je ne sais pour quelle raison je suis sorti de cet engourdissement. Le vide s’est fait sentir en moi avec plus d’insistance . Chaque journée passée me donne l’impression de m’enfoncer davantage dans ce vacuum, d’assister à la néantisation de mon être, bouffé par un trou noir. La vacuité de cette petite vie bien rangée, sans projet, sans avenir, sans idéal, qui attend bien sagement la mort, me rend malade. La rage s’empare de moi quand je pense à tout cela, j’ai le goût de tout briser, de casser cette image et de partir. Or, la plupart des gens ne comprennent pas. Je devrais être content d’avoir une belle petite maison, une belle petite famille, un emploi qui comporte d’aussi longues vacances et un bon salaire Je ne devrais avoir aucune raison de me plaindre.
 
Je ne vous l’ai pas dit je crois :  je suis enseignant, plus exactement suppléant. C’est le seul emploi qui me permette autant de liberté et c’est le compromis le plus convenable que j’aie pu trouver face à l’obligation de travailler.
 
Comme vous le voyez, ce n’est pas une question d’argent, ni de promotion sociale. Il y a simplement un manque de sens. Alors, je le refoule pour ne pas le laisser paraître. J’ai l’impression, parfois, que ça vire à la dépression tellement ça fait mal en dedans. Cette attitude donne certainement à ma famille le sentiment que je vis en retrait de la vie. J’aime ma femme et mes enfants. Je voudrais qu’ils voient, eux aussi, tout ce qu’il y a de beau dans le monde, qu’ils ne se laissent pas obnubiler par cette société de producteur-consommateur. Ce mensonge social nous encercle de toute part ; nous ne devons vivre que pour et par lui : la consommation à tout prix ! Mais, je ne me sens pas à ma place dans cette organisation. J’ai la terrible impression de ne pas faire ce que je devrais faire, de passer à côté de quelque chose d’extrêmement important et je ne vois pas comment sortir de cette impasse. J’ai l’impression de mourir à petit feu.
 
En terminant, je me suis laissé tomber contre le dossier de ma chaise. Ce long discours m’avait épuisé. Respirant à peine, j’avais parlé rapidement. Peut-être avais-je peur que le courage ne me manque en cours de route. Quand j’eus fini de déballer toute mon histoire, je pris une profonde inspiration et constatai l’ampleur de ma détresse… J’avais développé une grande expertise dans l’art du refoulement. Étais-je devenu capable de me renier à un point tel… ?
 
Brel laissa un long silence se prolonger entre nous deux. J’avais besoin de cet espace pour me remettre et il le voyait bien. Mon cœur battait à tout rompre, comme si j’étais passé à deux doigts de me faire frapper par une voiture.
 
Lentement, la vie du bistrot repris place tout autour de moi. Les bruits d’ustensiles et les conversations des tables voisines trouvèrent le chemin jusqu’à mes oreilles et me ramenèrent à l’instant présent. Brel prit alors la parole.
 
― Tu sais l’Appel de la Vie se fait entendre à peu près toujours de la même manière. C’est la façon dont nous avons été conditionnés par notre environnement  ― la société, la famille, les amis ― qui qualifiera ton désir, ta volonté, ta soif de répondre à cet Appel. Dans certains cas,  le conditionnement a été très puissant. Il est probable que ces gens n’entendront jamais l’Appel de la Vie. Ils n’ont pas conscience  de ce manque de sens et sont comblés à travers ce que la société propose pour compenser. C’est dans la compensation matériel de leur désir d’épanouissement qu’ils trouvent tout le sens voulu. La quête matérielle de notre société de consommation leur laisse croire qu’ils se réalisent pleinement en tant qu’être humain en se procurant différent objet pour compléter l’image qu’ils aimeraient avoir d’eux-mêmes. Ce qui n’est pas ton cas, dit-il en souriant.
― Pas vraiment, dis-je en hochant la tête.
― Dans d’autres situations, certaines personnes entendront l’Appel une seule fois et y répondront immédiatement. Le conditionnement n’a pas eu d’emprise sur elles, ou alors elles ne vivent pas dans une structure sociale semblable à la nôtre. La tâche la plus difficile sera pour celles qui devront être acculées au pied du mur pour en arriver à une prise de conscience. Pour ces personnes, l’Appel se fera  de plus en plus pressant avec le temps. Le conditionnement n’a pas une totale emprise sur elles. Elles parviennent à voir une autre réalité de la vie, mais ces moments sont brefs, furtifs, comme dans un rêve. Dans ce contexte, la personne s’ouvrira graduellement à l’Appel de la Vie. Au début, elle se sentira toujours coincée entre l’Appel et la réalité artificielle que recommande notre société. Mais, avec le temps, elle pourra prendre le dessus et répondre à cet Appel ou, comme plusieurs personnes, vivre continuellement sous cette tension n’arrivant pas à faire le passage ni vers l’un ni vers l’autre. Cette tension est partagée entre le désir de répondre à l’Appel de la Vie et le conditionnement social. Celui-ci mettra tout en place pour nous retenir à l’intérieur de la structure. Il utilisera trois forces pour maintenir la personne dans son réseau : la peur, la culpabilité et l’attachement. La peur tentera de te freiner dans tous tes élans. La culpabilité te fera enfouir ce désir de vivre pour ne pas déplaire et t’incitera à te conformer aux règles du « jeu ».
 
L’attachement, quant à lui, est le plus sournois, le plus insidieux des trois. Il te fera croire que tu es incapable d’être heureux par toi-même. Que ton bonheur dépend toujours de l’attitude ou de la présence d’une autre personne. Que tu ne saurais être heureux sans posséder tel objet ou en te séparant d’un autre. Ou encore, que tu ne pourras jamais aspirer au bonheur tant que tu n’auras pas cette position enviable dans la société.  Il pourrait même aller jusqu’à te faire croire que le bonheur des autres dépend de toi.
 
L’attachement a une force toute particulière dans notre organisation sociale. Sous des allures de vertu, il utilisera la peur et la culpabilité pour arriver à ses fins. Il fera naître en toi une multitude de besoins pour te mener à la dépendance, tout cela pour entretenir le moteur de l’organisation sociale : la consommation. Tout devient monnayable et se consomme : les relations personnelles, les échanges de service, le temps, les compliments… Il n’y a plus de place pour la gratuité.  La convoitise qu’il suscitera chez toi te mènera  à la folie de la possession, au désir de domination, à la méfiance. Tout, autour de toi, devient ennemis dans la quête qu’offre notre société, on doit se méfier de tout le monde. La richesse devient le seul mot d’ordre. Avec la richesse, on peut s’offrir la protection et tous les biens convoités. Certaines personnes se laissent même acheter.
 
C’est une réalité bien sombre que je te décris-là, mais regarde les gens autour de toi, la majorité d’entre eux se comporte, à différents degrés, selon ce conditionnement : peur, culpabilité, attachement. Ils sont au service d’une structure artificielle et vide de sens qui n’a qu’un objectif : entretenir la consommation. Lorsque l’être humain se laisse empoigner par le néant de cette structure, on peut déjà le considérer comme mort. Il perd l’essence même de sa vie, ce vers quoi la Vie l’appelle. L’être humain n’est plus sujet ; il n’est qu’objet au service de cette économie. Cette voie est celle de la déchéance humaine.
 
Brel fit une pause. La serveuse vint débarrasser notre table et je demandai un café.
 
Il me fascinait. Pour la première fois de ma vie, j’entendais quelqu’un nommer tout ce que je pressentais. La Vie était bien plus grande qu’on nous le laissait croire !
 
La serveuse revint avec mon café, puis Brel reprit :
 
― Jusqu’ici, j’ai surtout voulu te décrire l’emprise de cette organisation économique sur nos vies. C’est un sinistre tableau, je l’admets, mais la plupart des gens ne s’en rendent pas compte et vivent très bien dans cette réalité falsifiée. Les gens qui s’y conforment sont très heureux. C’est seulement triste de savoir qu’ils étaient appelés à une vie plus épanouissante que celle qu’ils mènent présentement. Mais là n’est pas notre question. Tu as entendu l’Appel de la Vie et, d’après ce que tu m’as raconté, tu es de ceux qui vivent dans la tension entre l’Appel de la Vie et la structure sociale. Tu me suis ?
 
J’avais ma tasse de café entre les mains. Brel jeta un coup d’œil en direction de la tour de l’horloge. Le soleil commençait à décliner derrière la vieille gare. Je pris une gorgée et lui fis signe de poursuivre.
 
― Il me semble que je te balance beaucoup d’éléments nouveaux. Tu te sens bien avec tout ça ? Faut me le dire si c’est trop.
― Tout va très bien. Ne vous arrêtez pas. Je vous le dirai lorsque j’en aurai assez. Pour l’instant tout est OK, mon cœur se réjouit à vous entendre. Je commençais à me croire fou, mais la folie est ailleurs… Continuez s‘il vous plaît.
 
Brel sourit et s’appuya sur la table pour poursuivre son interprétation des observations qu’il avait fait de notre fonctionnement en société.
 
― Il existe donc un combat entre les valeurs promues par notre société et l’Appel de la Vie. On pourra revenir là-dessus une autre fois. Pour l’instant, il faut que tu saches qu’un des buts ultimes de cette Appel est le plein épanouissement de la personne et cela n’a rien à voir avec l’élévation de ta position dans la société ou avec les richesses qu’elle te propose d’accumuler. Les premiers appels que la Vie te lancera seront pour te faire prendre conscience de l’absurdité de cette structure qui nous retient. C’est l’étape où tu te trouves présentement ; c’est une étape qui peut être très longue parce que c’est là que se joue toutes les tensions. Et tu le sens bien, ce n’est pas la Vie qui est absurde, mais ce que nous vivons à travers notre organisation sociale.
 
Brel jeta de nouveau un coup d’œil par la fenêtre et sembla devenir nerveux tout à coup.
 
― Il est quelle heure ? me demanda-t-il.
― 19h45. Ouf ! C’est fou comme le temps file vite, m’étonnai-je.
― Je crois que nous allons devoir poursuivre cette conversation un autre jour.
 
Il semblait très pressé de partir. Je me levai pour régler l’addition. Brel se dirigea vers la sortie. Sur le pas de la porte, il me dit :
 
― N’oublie pas : la première étape est la prise de conscience de l’absurdité de la structure sociale. C’est là ou se jouent toutes les tensions. C’est là où le conditionnement met en place les forces pour te maintenir au sein de cette organisation. La seule façon de t’en sortir est de prendre conscience de ton incrédulité face à la Vie. À bientôt !
― Prendre conscience de mon incrédulité face à la Vie !
 
Je n’eux pas le temps de poser une  seule question. Sur ces mots, il était parti en courant vers la fontaine. Il s’arrêta pour mouiller ses souliers puis, il repartit aussi vite. J’étais tellement surpris de voir un homme  de cet âge courir de la sorte que j’en oubliai de le saluer.
 
Alors qu’il disparaissait entre deux bâtiments derrière la gare, je réalisai que je ne savais même pas comment j’allais faire pour le revoir. Je n’avais pas de  numéro de téléphone, ni d’adresse.
 
À l’autre bout de la Place de la Gare, le casse-croûte était toujours ouvert. La dame le connaissait ; peut-être saurait-elle où il habite.
 
Quand j’arrivai au casse-croûte, le personnel avait changé. La dame était rentrée chez elle après son travail. En rebroussant chemin, je passai près de la fontaine, les jets d’eau s’arrêtèrent. On devait les fermer pour la nuit. Je regardai ma montre, il était 20h. Je repris la piste cyclable en direction de la maison. En route je réfléchis aux dernières paroles de Brel : «  La seule façon de t’en sortir est de prendre conscience de ton incrédulité face à la Vie ! » Que voulait-il dire ?
 
Cette rencontre avec Brel, me laissait dans l’ambiguïté. J’étais à la fois perplexe face à ce drôle de personnage et en même temps j’avais la sensation de m’avancer sur une avenue très prometteuse. Enfin, je n’étais pas guetté par la folie : la Vie m’appelait réellement ! C’est le cœur léger que je rentrai chez moi ce soir-là.

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lyne 24/11/2013 21:54


Merveilleux ce texte. Je me sens moins seule à me poser des questions à travers les épreuves vécues et, moi aussi, j'enseigne à temps partiel, je donne le meilleur de moi-même et ça dérange
certaines femmes qui font tout pour que je lâche. C'est d'ailleurs la santé qui m'a fait lâché prise. Votre façon d'écrire est d'une simplicité et d'une grande vérité.


 


 

Vivre simplement 25/11/2013 00:17



Merci Lyne! Votre message est bien gentil! Ne perdez pas courage. Suivre une voie qui va à contre courant n'est pas toujours facile. C'est la qualité de vie qu'on y gagne qui est le plus grand
bonheur.


Au plaisir,


Éric



Clovis Simard 28/06/2012 13:22


blog(fermaton.over-blog.com),No-4-THÉORÈME MON COEUR .- Un humain heureux.